Ce travail se situe au carrefour de deux champs de recherches qui bien qu’étroitement liés sont demeurés distincts autant théoriquement qu’historiquement.
D’un côté les drogues se posent dès leur origine comme un enjeu d’économie politique
dont la production, la distribution et la consommation font l’objet de régulations différentielles par les pouvoirs en place à travers le monde. Leurs effets psychoactifs en font des marchandises lucratives et culturellement valorisables mais aussi de potentiels dangers pour l’ordre social.
De l’autre côté, l’addiction comme phénomène pathologique et anormal est majoritairement analysée sur le plan épistémologique, dans une opposition séculaire entre la pathologisation d’une déviance sociale et la moralisation d’une maladie psychique. Depuis les débuts du XXème siècle, les discours psychiatriques tendent à prendre l’ascendant sur les discours moraux, sans toutefois atténuer le stigmate et la connotation négative associée au phénomène.
La jonction entre les phénomènes des drogues et de l'addiction prend place au XIXème siècle, alors que les révolutions scientifiques et industrielles modifient le rapport aux psychotropes des sociétés occidentales, en accroissant à la fois la puissance et la disponibilité de ces dernières. Partant de là, l’addiction n’est plus seulement pensée en termes de faiblesse de la volonté ou de vice moral , mais se retrouve associée à la consommation de substances psychoactives.
A partir du début du XXème siècle, avec la création du diagnostic de toxicomanie et le passage des premières lois de prohibition, la toxicomanie devient un objet hybride, à la fois délit social et trouble psychique, les deux stigmates se renforçant mutuellement. La toxicomanie est alors rapidement associée dans l’imaginaire collectif aux classes paupérisées et aux minorités raciales. La figure du toxicomane connaît cependant plusieurs inflexions durant la deuxième moitié du XXème siècle, en raison de la démocratisation de l'usage de certains stupéfiants, de la prohibition de nouvelles substances et du développement des neurosciences qui modifient le paradigme psychiatrique et addictologique.
Ces transformations entraînent une certaine décorrélation de la question des
stupéfiants et de l’addiction. Cette disjonction théorique n’empêche pas la persistance de la confusion entre stupéfiants et addiction dans les représentations sociales, la figure du toxicomane dangereux et incapable de se contrôler demeurant une figure de l’abjection sociale. L’officialisation d’une guerre à la drogue par le gouvernement américain au début des années 1970 conforte même la diabolisation des drogues et la répression de leurs usager.ères les plus précarisé.es.
Du côté de l’addictologie, la prise en charge des individu.es souffrant d’addiction évolue de manière relativement autonome par rapport à l’institution psychiatrique, contrainte d’un côté par les lois de prohibition et de l’autre par la difficulté de recourir à un traitement médicamenteux pour une population dont le problème semble justement être la consommation de psychotropes.
Partant de là, la suppression du terme de toxicomanie des champs lexicaux de la
médecine et de la justice n’empêche pas sa pérennisation dans le vocabulaire courant, les
polyconsommateurices de stupéfiants les plus précarisé.es n’ayant pas disparu depuis les
années 1970. Les toxicomanes, à la fois ultra-visibilisé.es dans les champs médiatiques et politiques etinvisibilisé.es dans des neurosciences n’étudiant que le sujet addict universel, un système de soin peu adapté à un public aussi marginalisé et des politiques sociales excluant des individu.es perçu.es comme des « mauvais.es pauvres » par leur comportement déviant. |
This work lies at the intersection of two fields of research that, although closely related, have remained distinct both theoretically and historically.
On the one hand, drugs have, from their very origins, been a matter of political economy, with their production, distribution, and consumption subject to varying regulations by governing authorities around the world. Their psychoactive effects make them lucrative and culturally valuable commodities, but also potential threats to social order.
On the other hand, addiction—as a pathological and abnormal phenomenon—is primarily analyzed from an epistemological perspective, within a long-standing dichotomy between the pathologization of social deviance and the moralization of a mental illness. Since the early 20th century, psychiatric discourse has tended to gain the upper hand over moral discourse, without, however, alleviating the stigma and negative connotations associated with the phenomenon.
The convergence of the phenomena of drugs and addiction took place in the 19th century, as the scientific and industrial revolutions transformed Western societies’ relationship with psychoactive substances, increasing both their potency and availability. From that point on, addiction was no longer viewed solely in terms of weak willpower or moral vice, but came to be associated with the use of psychoactive substances.
From the early 20th century onward, with the establishment of the diagnosis of drug addiction and the passage of the first prohibition laws, drug addiction became a hybrid phenomenon—both a social offense and a mental disorder—with the two stigmas reinforcing one another. Drug addiction was then quickly associated in the collective imagination with impoverished classes and racial minorities. However, the image of the drug addict underwent several shifts during the second half of the 20th century, due to the widespread use of certain narcotics, the prohibition of new substances, and advances in neuroscience that altered the psychiatric and addiction treatment paradigms.
These transformations led to a certain decoupling of the issues of
narcotics and addiction. This theoretical disjunction did not prevent the persistence of confusion between narcotics and addiction in social representations, as the figure of the dangerous, self-destructive drug addict remained a symbol of social abjection. The U.S. government’s official declaration of a “war on drugs” in the early 1970s further reinforced the demonization of drugs and the repression of their most vulnerable users.
In the field of addiction studies, the care of individuals suffering from addiction has evolved relatively independently of the psychiatric institution, which is constrained on the one hand by prohibition laws and on the other by the difficulty of resorting to drug treatment for a population whose problem seems to be precisely the use of psychotropic drugs.
That said, the removal of the term “drug addiction” from the lexicon of medicine and the legal system does not prevent its persistence in everyday language, as the most vulnerable poly-substance users have not disappeared since the 1970s. Drug addicts are both highly visible in the media and political spheres and rendered invisible in neuroscience, which studies only the universal subject of addiction; they face a healthcare system ill-suited to such a marginalized population and social policies that exclude individuals perceived as “bad poor people” due to their deviant behavior. |